once upon a time
Chacun des projets de Trixi Weis est la transfiguration d’une émotion qui se refuse à être retenue, et qui se cogne à des fêlures liées à son parcours privé ou au monde comme il dérape, négligent, méprisant, dilapidateur, aride, belliqueux. Mais le regard de Trixi, connecté autant à l’intime qu’à l’universel, toujours court-circuite la pensée formatée pour valider une sorte de résistance poétique et humaine à la manière d’un Jacques Tati.
Sauf que Trixi ne fait pas de l’image, en tout cas, elle n’a pas une ambition de photographe. En fait, si son actuel projet est photographique, il s’agit d’abord d’une installation, puis donc de sa transposition en ce médium qu’est la photographie. En l’occurrence, aux prises de vues, il y a Frank Weber, c’est lui qui met en lumière l’univers auquel l’artiste Weis donne vie en réactivant un temps révolu, exhumant de l’armoire familiale des objets aux allures de madeleine de Proust, ceux-là qui parlent de partage par la table, mais aussi d’absence tant ils convoquent des fantômes. Et qui, parlant donc ainsi de la solitude, d’une forme d’abandon née de la perte des autres, donnent une densité au silence, cette chape qui recouvre les liens, les rires et les valeurs des fêtes désormais tues comme une poussière.
Pour la cause, le projet s’intitule once upon a time. Qui a toutefois l’élégance de contourner la nostalgie en détournant l’objet de sa fonction, en l’esthétisant aussi, une sublimation dont l’enjeu est subtilement de nous questionner sur certains problèmes sociétaux, dont l’écologie par l’urgent soin à prendre de l’eau qui se raréfie, dont l’excès, le gaspillage, la paupérisation et la perte de sens mêlés. Alors quoi ?
Concrètement, les objets, récupérés du grenier de famille mais aussi chinés au marché-aux-puces ou en brocante, tous servent à la présentation et à la consommation de table. Précisément, il s’agit d’une vaisselle en verre, matériau vulnérable, métaphore d’une fragilité humaine, translucide qui plus est, donc qui laisse infuser la lumière - somme toute en adéquation avec la personnalité de l’artiste, à la fois attachante, inquiète et engagée, qui porte beaucoup de lumière sans jamais oublier l’obscurité qu’elle traverse.
En même temps, l’intérêt pour le verre, Trixi l’a reçu comme un héritage de son arrière-grand-père qui dessinait des vases pour Baccarat, elle en a gardé le goût du beau et de l’artisanat. En tout cas, la vaisselle qu’elle met en scène est de celle que l’on ressort pour la kermesse ou des fiançailles, en verre commun ou en cristal selon la circonstance, déplorant au passage l’actuelle perte de valeur quant au respect des belles choses, quant à la transmission aussi.
Mais donc, partant de cette vaisselle, avec une préférence pour le verre à eau ou à vin, Trixi Weis associe coupelles, moules à flan, pots de pâte à tartiner et verres à boire par deux - récipients transparents tous à sec, donc vides -, elle les associe en les superposant renversés, elle fait ainsi naître des duos, des couples, comme s’il s’agissait de recomposer une famille, sinon une communauté liée par un rituel, d’abord par le comestible, une nourriture variablement ingérée ou spirituelle. Parfois, il y a un électron libre ou un élément isolé – une carafe, par exemple -, témoin muet, peu ou prou singulier, observateur et acteur à la fois, d’une scène qui l’implique ou le bannit.
Et Trixi d’installer cette « famille » dans un décor chaque fois différent, à coups de fonds monochromes ou imprimés, suggérant chacun un environnement particulier, inspiré tout droit d’une époque, d’une saison ou d’un moment suspendu.
En tout, il y a 8 installations et autant de photos de grand format. A l’exception de once upon a time/ fête, titre donné à un objet exposé en l’état, soit, un vase susceptible d’accueillir un gros bouquet, placé dans une niche comme une sculpture.
Et puis, ce sont autant de photos couleur, sauf pour le duo de verres qui évoque un sablier… sans écoulement de sable, un format vertical noir & blanc. Donc, un sablier sans sable, impuissant ou inapte à mesurer un intervalle de temps, ou qui donne accès à un monde imaginaire, au once upon a time du conte avec son temps indéfini.
Parce que, oui, le projet de Trixi Weis est un voyage qui ne fait pas non plus l’économie du rêve, sinon du merveilleux.
Tout commence avec once upon a time/ amourette, suivi par once upon a time/business avec ses verres à whisky, vestiges classieux et emblématiques des années 1945 à 1973, une période de croissance économique et de progrès social à jamais baptisée les « Trente Glorieuses ».
Et puis, il y a once upon a time/dimanche, où, sur un fond violet épiscopal, une coupe à l’allure d’encensoir, avec clochette intérieure, fait allusion à l’eucharistie, assistée par deux coupes à glace en guise d’enfants de chœur - en fait, Trixi, malicieuse, manipule l’apparente innocence de cet agencement cristallin pour dénoncer ce qui n’est plus un tabou, les abus des gens d’église.
Quant à once upon a time/été, retour à la légèreté de l’air, avec une scène très rassembleuse orchestrée sur une toile cirée où des verres et autres pots, tous dépareillés, très cheap, rejouent un pique-nique à la campagne typique des années 60 - il ne manque que le bord de l’eau avec sa guinguette !
Once upon a time/kermesse emboîte le même pas, celui d’un temps futile, une flottaison de l’esprit insouciant, avec une petite vaisselle en verre ondulé et/ou pressé, oubliée sur un fond qui réveille la couleur du sucre d’orge, la saveur et le charme de la barbe à baba.
Sur un fond turquoise, once upon a time/quotidien zoome sur un verre à eau banal, dépouillé, aussi oblong qu’une capsule et déposé tout de guingois. Pour finir, once upon a time/garde-manger propose une mise en espace vibratoire : ainsi, dans une pièce, au centre, une table sans plateau, une chaise sans assise, solitaire à force d’attendre ou d’avoir attendu, et en face de l’installation, suspendue à un mur en pierre de taille, une petite photo - tirée sous verre acrylique comme toutes les autres de la série - réussit à dire ce qui échappe aux mots : Tout est absence qui raconte la présence.
Once upon a time - ou dis-moi quel objet façonne ton quotidien et ta mémoire, et je te dirais qui tu es - déborde de lectures et de ressorts, émotionnels, narratifs, en phase avec le temps passé ou qui passe, avec le temps qu’il fait, avec l’heure qu’il est, aussi avec ce qui manque mais qui a existé…
Marie-Anne Lorgé
Biographie
Trixi Weis est née au Luxembourg en 1967.
Elle a étudié la sculpture à La Cambre, à Bruxelles, jusqu’en 1993, puis les techniques multimédias à l’Académie des Beaux-Arts de Prague, où elle a travaillé jusqu’en 1997. Depuis, elle vit et travaille au Luxembourg. Elle est membre fondatrice de l’Association luxembourgeoise des artistes plasticiens, qu’elle a présidée de 2013 à 2021.
Lauréate de plusieurs résidences d'artistes, notamment en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et au Japon, elle expose régulièrement au Luxembourg et à l'étranger. Ses œuvres font partie de collections publiques luxembourgeoises.
À travers de nombreuses pratiques artistiques et une grande variété de matériaux, Trixi Weis crée des œuvres qui racontent chacune une histoire. Bien que l'artiste rejette la production en série, son œuvre révèle certains thèmes récurrents, tels que les contes de fées au début de sa carrière ou les installations éphémères in situ dans des environnements naturels. D’autres créations, ayant pour sujet et matériau la nourriture, sont interactives. Trixi Weis n’hésite pas à se mettre en scène dans des performances, des vidéos et de petites sculptures cinétiques, explorant les thèmes de la solitude, des célébrations, de l’amour et de la sexualité. Plus récemment, ses performances et installations portent un regard critique sur notre société de consommation. Elle réalise également des sculptures monumentales et des installations lumineuses à LED pour des bâtiments publics, et conçoit régulièrement des décors et des costumes pour le théâtre et la danse.
Dans ces derniers domaines, elle se distingue par un certain minimalisme, qui n’exclut ni la joie ni l’espièglerie. Toutes ses œuvres, même celles abordant des sujets plus sérieux, intègrent presque toujours une touche d’humour, faisant de Trixi «… une artiste espiègle et doucement subversive ».
Informations pratiques
Adresse :
Centre d'Art - Cité de l'image
11, Grand-Rue
L-9711 Clervaux
Heures d'ouvertures :
Lu - Di : 10H à 17H
entrée gratuite
Vues d'exposition











© Cité de l’image / Mike Zenari



